Défense

Interview

Amiral Prazuck : « Notre défense commence au large »

Chef d’état-major de la Marine nationale depuis juillet dernier, l’amiral Christophe Prazuck ne s’était pas encore exprimé longuement dans les media. Dans cette interview accordée à Mer et Marine, le patron de la flotte française affiche ses priorités et donne sa vision de l’avenir. Opérations, renouvellement des équipements, ressources humaines… la marine, particulièrement sollicitée depuis plusieurs années pour des missions très variées, évolue dans un contexte géostratégique complexe, marqué par une instabilité internationale croissante et une dimension maritime de plus en plus importante. Avec en toile de fond une multiplication des menaces et un nombre toujours plus important de pays se dotant de forces navales et sous-marines, obligeant la France à maintenir une flotte robuste, globale et technologiquement en pointe, capable de défendre ses intérêts et ses territoires partout dans le monde.  

MER ET MARINE : Quelles sont vos priorités en tant que Chef d’état-major de la marine ?

AMIRAL CHRISTOPHE PRAZUCK : Le renouvellement, la régénération et la robustesse.

Le renouvellement de notre flotte de combat et de souveraineté. Il a débuté dans la première décennie du siècle et s’achèvera vers 2030 avec les livraisons de la cinquième frégate FTI et du sixième sous-marin Barracuda. D’ici là les Atlantique II comme les frégates La Fayette auront été rénovés, les patrouilleurs remplacés, les forces spéciales rééquipées. Il s’agit de renouveler des unités conçues dans les années 70 et de faire face aux menaces d’aujourd’hui. C’est une nécessité absolue.

La régénération de nos unités qui sont extrêmement sollicitées, bien au-delà des contrats opérationnels définis dans le Livre Blanc. Nous devons les faire durer jusqu’à leur remplacement. Les aléas techniques se multiplient et les moyens accordés aux unités et aux services chargés de leur maintien en condition opérationnelle doivent être à la mesure de notre niveau d’engagement.

La robustesse enfin de notre modèle des ressources humaines. Nos unités changent, nos métiers changent, les jeunes Français changent. Les exigences de la mer et des bâtiments de combat perdurent: absence de longue durée, autonomie, vie en communauté. Recruter les marins, les former, les conserver dans nos rangs, requièrent des efforts et de l’imagination. Chaque marin compte.

Quels seront, à votre avis, les grands enjeux navals et les principales menaces dans les années à venir ?

Mon enjeu principal, c’est l’engagement de la marine de combat qui est aujourd’hui extrêmement sollicitée et le restera durablement.

Elle l’est dans un environnement naval qui évolue avec des puissances mondiales et régionales qui développent leurs moyens (porte-avions, sous-marins, frégates), qui étendent leur rayon d’action en mer, qui mettent en œuvre des stratégies de déni d’accès, qui remettent en cause les règles internationales.

Nos unités et nos marins sont également lourdement engagés dans la protection du territoire national, comme dans la protection de nos intérêts dans nos zones économiques exclusives. Enfin, et surtout, nous assurons la permanence à la mer de la composante océanique de la dissuasion.

Durer, élever nos capacités opérationnelles pour faire face aux enjeux de puissance, aux enjeux de souveraineté maritime et aux enjeux de protection du territoire national, ce sont les défis de la marine dans les dix années à venir. Notre défense commence au large.

Quels sont les « points chauds » où la marine doit renforcer sa présence ? Les déploiements vers l’Asie et l’Arctique vont-ils continuer à se développer ? Pourquoi ?

Nos bâtiments de combat sont déployés depuis plusieurs années en permanence sur cinq théâtres.  Le modèle de l’ « arc de crise », établi en 2008 et confirmé en 2013, est pertinent : trois de nos cinq déploiements permanents (Golfe Arabo-Persique, Méditerranée orientale, Méditerranée centrale) s’y rattachent. L’Atlantique Nord requiert également une présence dense et constante de moyens spécialisés dans la lutte sous la mer : frégates, hélicoptères, sous-marins d’attaque, avions de patrouille maritime. Enfin, le Golfe de Guinée connaît depuis quelques années une recrudescence  d’instabilité et de piraterie. Nous y sommes présents sans discontinuer depuis 1990 (mission « Corymbe ») et y conduisons désormais une mission complémentaire de formation des marines riveraines, baptisée « NEMO ».

Au-delà de ces cinq déploiements permanents, notre attachement à la liberté de la navigation nous conduit notamment à déployer plusieurs fois par an  des unités dans la zone Asie-Pacifique.

Par ailleurs nous renforçons la défense maritime du territoire dans les ports, sur les navires à passagers et dans notre dispositif de contre-terrorisme maritime. Enfin, nous assurons la permanence à la mer de la dissuasion océanique.

Certaines marines européennes éprouvent des difficultés à recruter, les jeunes semblants moins enclins à supporter les contraintes de la vie en mer, en particulier l’éloignement et l’accès limité aux moyens de communication modernes. Quelle est la situation pour la marine française ?

Si la Marine Nationale ne connaît pas pour l’instant des difficultés de recrutement et de fidélisation de même ampleur que certaines autres marines européennes, nous sommes extrêmement vigilants. En particulier, nous constatons que nos marins supportent parfois difficilement certaines contraintes de la vie embarquée, notamment la séparation prolongée de leurs proches, à la fois physique mais également numérique : en haute mer, en opérations, il n’y a pas souvent Facebook !

Nous sommes donc particulièrement attachés à la juste reconnaissance des contraintes de l’embarquement, et, plus généralement, au développement d’une politique sociale adaptée à cette profession si particulière de marin militaire.

Quels métiers sont en particulier sous tension ?

L’accélération des besoins en termes de protection-défense depuis 2015 fait ressortir un déficit chronique de fusiliers marins, de l’ordre de 300 quartiers-maîtres et matelots. Le niveau de numérisation des bâtiments de combat modernes et le développement rapide de la menace cyber requièrent le renfort d’environ 140 officiers mariniers spécialisés dans les systèmes d’information. Enfin, même s’il est difficile de les classer comme une population homogène tant leurs métiers sont en réalité variés, les divers spécialistes du renseignement font également l’objet d’un besoin récurrent, qui fait écho à l’accroissement très important du besoin dans ce domaine.

Par ailleurs, si cette population n’est pas aujourd’hui déficitaire, les atomiciens, qui sont indispensables au fonctionnement de notre dissuasion nucléaire comme de notre force aéronavale, font l’objet d’une attention spéciale. En effet, dans un univers industriel très concurrentiel, leur vivier de recrutement a été divisé par deux en quelques années, alors que les responsabilités qui leurs sont confiées requièrent un niveau d’excellence particulièrement élevé.  

Quels sont les effectifs civils et militaires à ce jour ? Où en est-on de la déflation prévue par les précédentes LPM et combien de postes supplémentaires (et dans quelles spécialités) ont été ouverts suites aux décisions prises après les attentats de Paris ?

Près de 34.400 hommes et femmes dont 2900 civils servent dans la Marine nationale, auxquels il faut ajouter environ 8500 marins servant dans d’autres organisations (interarmées, interadministrations, internationales).

La loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 prévoyait à l’origine 2100 déflations de marins. Son actualisation a considérablement réduit cet effort, à environ 300 postes. Les 1800 autres postes ciblés par la LPM sont réinvestis dans les unités opérationnelles, le renseignement, la protection et la cyber défense.

Ces effectifs sont renforcés par 4600 réservistes,  indispensables au fonctionnement quotidien de la marine.

Constatez-vous également un engouement des jeunes pour s’engager après les évènements dramatiques que notre pays a connu ?

Les mouvements spontanés des jeunes Français vers les bureaux de recrutement après les attentats qui ont endeuillé notre pays sont un motif de fierté. Ils ont touché la Marine nationale comme les autres armées.

Devenir marin est autant le choix d’un mode de vie que celui d’un métier. L’expérience montre que ce choix mérite une réflexion mûrie qui accompagne l’élan et l’enthousiasme des jeunes Français qui frappent à notre porte. La réserve constitue à cet égard un excellent sas d’entrée pour les jeunes Français qui veulent participer à la défense de leur pays dans nos rangs.

Pouvez-vous dresser un premier bilan du déménagement de l’état-major à Balard ? Combien de marins ont été impliqués et quels sont les grands changements au quotidien ?

Nous avons quitté une adresse prestigieuse qui nous a hébergés pendant 226 ans à l’Hôtel de la Marine. Les marins y ont gagné un confort de travail indiscutable. Confort matériel qui les change des soupentes exigües de la rue Royale, et confort de proximité avec les autres armées et services avec lesquels les échanges sont désormais simplifiés et donc plus productifs.

Certains services de l’état-major de la marine ont quitté Paris pour Tours (la Direction du Personnel) et Toulon. Ce qui a un effet inverse d’éparpillement que nous avons maîtrisé.

Je m‘attache particulièrement à conserver une forte unité d’action de tous ceux qui, à l’état-major de la marine, travaillent à la conduite de l’action quotidienne comme à la préparation de l’avenir. Car il n’existe pas de question sérieuse qui puisse être traitée sous un seul angle d’approche. Systématiquement les approches budgétaires, technologiques, opérationnelles, juridiques et RH d’un même problème sont examinées par le comité directeur et le comité exécutif de la marine.

Au niveau de la flotte, l’activité semble record depuis une longue période. Le rythme est-il tenable à long terme avec les moyens actuels ?

Depuis environ trois ans, la Marine nationale déploie en permanence des unités sur les cinq théâtres différents que j’ai déjà cités. En moyenne, nous avons ainsi tous les jours 35 bâtiments et 5000 marins à la mer. Le renouvellement engagé de nos moyens, qui se traduira à l’horizon 2030 par une flotte modernisée et homogène de FDA, FREMM, FTI, Barracuda, NH90, Rafale et ATL2, nous permettra de répondre aux sollicitations opérationnelles de demain avec des capacités opérationnelles accrues, un coût de maintenance diminué et une résistance à l’aléa renforcée.

Quelles capacités devraient à votre avis être renforcées ?

Nous avons un modèle de marine complet, c’était un choix judicieux.  Chacune des capacités de la marine est employée chaque jour.

Pour autant, il est clair que nous assistons sur mer à la prolifération de technologies dites « nivelantes », qu’elles soient conventionnelles (par exemple dans le domaine des missiles anti-aériens de zone) ou asymétriques. Si nous voulons conserver notre liberté d’action, nous devons absolument chercher à préserver une supériorité technologique et tactique qui a pu être considérée comme éternellement acquise.

Nous prenons résolument le virage des drones. Après avoir testé un drone Schiebel S-100 à bord de l’Adroit en 2011, nous devons nous assurer que nos futurs bâtiments de souveraineté, comme nos frégates, seront équipés de tels systèmes. Ceux-ci multiplieront la couverture des patrouilleurs par 6, et permettront l’identification à distance à moindre coût. Le renouvellement de nos moyens de guerre des mines nous amène de son côté à la mise en œuvre de drones sous-marins et de surface.

Enfin, l’actualité commande que nous renforcions nos capacités dans les domaines de la protection-défense et de la cybersécurité, conformément aux engagements récents du Gouvernement.

Le Charles de Gaulle fête cette année ses 15 ans de service. Que peut-on retenir de son activité depuis 2001. En quoi cet outil est-il, comme souvent présenté, indispensable pour un grand pays ? En faudrait-il un deuxième pour assurer une permanence ?

Le Charles de Gaulle est d’abord un outil de combat très mobile, très puissant, servi par des compétences rares. En 15 ans, il a conduit 10 missions opérationnelles dans l’arc de crise (Afghanistan, Lybie, Syrie, Irak), 40.000 catapultages et l’équivalent de 23 tours du monde. Cette puissance et cette mobilité me semblent particulièrement adaptées au paysage stratégique d’aujourd’hui. Les crises s’enchaînent sur des théâtres qui évoluent continument. L’arme de la réaction urgente et puissante, l’arme du sursaut d’effort, c’est le porte-avions.

Le Charles de Gaulle constitue également un symbole politique fort, à la mesure du rang et des engagements internationaux de la France. Quand il appareille pour le Proche-Orient cinq jours seulement après les attentats de novembre 2015, il matérialise la détermination de notre pays.

Je constate enfin, alors qu’on parle souvent de façon abstraite de défense européenne, que le Charles de Gaulle agrège les volontés politiques en Europe. Durant les trois derniers déploiements, en signe de solidarité, le porte-avions a toujours été escorté par au moins une frégate d’un de nos partenaires européens (britannique, allemande, belge…).

Peut-on faire avec un porte-avions comme si on en avait deux ? Non, malgré les capacités de frappes des BPC démontrées durant Harmattan avec les hélicoptères de combat de l’armée de Terre, malgré les missiles de croisière qui équiperont nos frégates et nos sous-marins. Disposer en permanence d’un porte-avions a donc un sens militaire manifeste. Acquérir cette permanence est une décision politique. Elle ne me semble pas hors de propos si on observe les choix britanniques, indiens et chinois en la matière. 

Deux FREMM, l’Aquitaine et la Provence ont été récemment admises au service actif et le Languedoc le sera avant la fin de l’année. Qu’apportent ces frégates de nouvelle génération ?

Ces frégates, qui ont participé dès leurs débuts à des opérations très exigeantes en Atlantique nord-est, ont d’emblée frappé par leurs capacités de détection (notamment sous la mer) révolutionnaires. Elles seront sous peu armées du missile de croisière naval. Enfin, elles sont mises en œuvre par un équipage particulièrement qualifié d’une centaine de marins.

Par ailleurs, l’entrée en service de moyens modernes, dont la « maintenabilité » est spécifiée dès la conception, garantit une meilleure disponibilité, qui nous permet de remplir un contrat opérationnel durablement chargé. En effet, quel que soit l’accroissement de leurs  performances, nos frégates n’auront jamais le don d’ubiquité. Pour un pays qui dispose de plusieurs façades maritimes et  de la deuxième zone économique exclusive du monde, la quantité est une qualité en soi.

D’un point de vue capacitaire, quelle est votre vision de la marine à l’horizon 2025 et au-delà ?

Au fond, le format général de la flotte de combat en 2030 ne fait déjà guère de doute : nos cycles de renouvellement étant de l’ordre de 15 ans, tous les grands programmes structurants sont déjà lancés ou sur le point de l’être.

Pour autant, je constate que le risque consenti à partir de 2008 en désarmant les P400 et en prolongeant les A69 s’est en partie réalisé : nous faisons d’ores et déjà face à des ruptures capacitaires importantes (de l’ordre de 50%) dans nos départements et communautés d’outre-mer, et ces déficits vont aller en s’accroissant pour atteindre 75% à l’horizon 2021. Il est donc urgent, comme l’a rappelé le Premier Ministre au comité interministériel de la mer le 4 novembre dernier, de lancer au plus tôt le programme BATSIMAR, dont la première livraison n’est en l’état actuel pas attendue avant 2024.

 Je suis également attentif à des programmes moins symboliques, mais qui sont  indispensable aux opérations de la Marine : je veux notamment parler des pétroliers ravitailleurs, quarantenaires et à simple coque, qui conditionnent l’endurance de nos forces navales en alimentant leur flux logistique, et des hélicoptères légers ; en effet, l’échéance d’arrivée du programme d’hélicoptère interarmées léger révèle un besoin de tuilage intermédiaire de l’ordre de 10 ans après l’arrêt de nos Alouette III, déjà cinquantenaires.

Enfin, nos ports font l’objet d’une rénovation importantes de leurs infrastructures : bassins, usines électriques, quais. Certaines ont un demi-siècle et nécessitent une mise aux normes des nouvelles unités qui rejoignent la flotte.

Qu’attendez-vous des futures « frégates de taille intermédiaire » ? Quelles capacités doivent-elles intégrer en priorité ?

La DGA a adopté une méthode innovante pour définir ces frégates avec un plateau qui rassemble ses équipes, celles de la marine et les industriels. Je n’ai aucun doute sur la qualité des résultats qui seront parfaitement adaptés à nos besoins.

Les FTI seront avant tout des bâtiments de premier rang polyvalents, c’est-à-dire capables d’être déployés, d’agir au sein d’une force navale et de se défendre dans des zones de forte intensité. Elles auront, comme les FREMM, des capacités de lutte sous la mer de tout premier rang, qui leur permettront notamment de défendre le sanctuaire de la force océanique stratégique contre toute tentative d’intrusion, d’assurer l’escorte d’un groupe aéronaval, mais aussi d’être déployées isolément pour acquérir du renseignement.

Enfin leur radar-plaques ouvre de nouvelles perspectives, notamment pour les luttes anti-aérienne et anti-missile.

Quels bilans faites-vous de la coopération européenne entre marines et comment voyez-vous son évolution ?

S’il existe un domaine dans lequel une coopération militaire européenne se déroule naturellement, c’est bien celui des opérations navales. Nous avons les mêmes procédures, les mêmes normes techniques, les mêmes tactiques, issues des standards de l’OTAN, nous partageons des systèmes d’armes et de l’information, nos marins bénéficient de formations croisées. Les océans permettent de rassembler des forces navales sans contrainte.

Il ne se passe jamais une journée sans qu’une de nos unités ne travaille avec une unité allemande, belge, britannique, espagnole, italienne, néerlandaise ou portugaise. Dans le domaine des équipements, les frégates de défense aérienne, les FREMM, les hélicoptères NH90, notre système de guerre des mines et son successeur sont les produits de coopérations européennes.

Cette Europe navale est une réalité qui s’est organisée en deux occasions autour d’opérations navales : Atalanta pour la lutte contre la piraterie en océan Indien et Sophia au large de la Lybie.

Je rencontre très souvent mes homologues européens. Je n’ai aucun doute sur notre capacité à rassembler et commander une force navale pour répondre à un besoin de l’Union.

 

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