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Arpège : Premier bilan après un an d’exploitation

Mis à l’eau en septembre 2015 au chantier Socarenam de Boulogne-sur-Mer et livré le mois suivant, Arpège, démonstrateur d’un chalutier diesel-électrique innovant de 24 mètres de long pour 8.5 mètres de large, achève sa phase d’expérimentation. Basé à Etaples, son armateur, Alexis Hagneré, l’a exploité en mer pendant plus de 4000 heures. Le bateau, qui vient de débuter son premier arrêt technique, donne satisfaction, selon les porteurs du projet, et répond aux attentes de son patron-pêcheur. Pour ce dernier, les mois qui viennent de s’écouler ont, d’ailleurs, non seulement représenté une période d’apprentissage d’un bateau prototype, mais aussi d’un nouveau métier, celui de la senne danoise, très différente du chalut traditionnel et qui requiert selon les professionnels finesse et expérience.

Issu du programme Navires du Futur

Pour mémoire, Arpège fait partie du programme Navires du Futur destiné à fortifier la recherche et l’innovation en France afin de développer des bateaux plus économiques, sûrs et respectueux de l’environnement. Dans ce cadre, il bénéficie des Investissements d’Avenir, le soutien financier de l’Etat, via l’ADEME, s’étant élevé à 2 millions d’euros sur un budget global de 8.2 millions d’euros.

Lancé il y a quatre ans, ce projet a été industriellement piloté par Socarenam, en partenariat avec le cabinet d’architecture Bureau Mauric, ENAG qui a customisé la propulsion pour les besoins du projet ; Marinelec, en charge de l’optimisation énergétique et du développement du système de conduite et de pilotage de l’énergie ainsi qu’iXBlue, qui a fourni un sonar optimisé pour scanner les fonds.

Un excellent ratio entre puissance propulsive et déplacement

En termes de performances, le chalutier de 300 tonnes en charge, équipé de deux groupes électrogènes à vitesse variable (Caterpillar C18) et deux moteurs électriques de 221 kW fournis par ABB, a atteint la vitesse de 10 nœuds. Celle-ci est conforme aux prévisions, malgré une très faible puissance installée (442 kW), ce qui représente un très bon ratio entre la puissance propulsive et le déplacement. Cela tient dans l’optimisation des systèmes et de la consommation énergétique, ainsi qu’au design de la carène, dotée d’un bulbe et sur laquelle l’hydrodynamisme a été très travaillé. Moins ventrue que sur des bateaux classiques, elle améliore en particulier le flux d’eau vers les hélices.  

Une installation électrique fiable et facile à appréhender

Les ingénieurs estiment que l’installation électrique a fait preuve de son efficacité et surtout d’une excellente fiabilité depuis le neuvage. Ils retiennent en outre une grande simplicité des interfaces et le fait que la formation apportée à l’équipage a permis aux marins d’appréhender sans trop de difficulté ce type d’installation. De plus, un système de télémaintenance permet en cas de problème d’assister les pêcheurs à distance lorsque le navire est en mer. Un module de gestion de l’énergie permet, en outre, la collecte des consommations des équipements du bord et offre un outil d’aide à la décision pour les marins. A ce module, a été ajoutée une fonction de routage pour suggérer la route maritime optimale permettant de minimiser la consommation. On notera par ailleurs que la présence de deux hélices au lieu d’une seule a été décidée afin d’améliorer la tenue de route et permettre au bateau, lors de séquences de pêche avec un courant traversier, de naviguer dans l’axe et non « en crabe ».

Réduction significative de la consommation

Côté bilan énergétique, qui est évidemment l’un des grands enjeux de ce projet, la consommation horaire est réduite de 15% à 20% en transit à 10 noeuds. En fin de marée, la consommation moyenne quotidienne est améliorée de 35 à 55% par rapport aux chalutiers conventionnels. Le gain est de 10 à 35% pour les autres senneurs danois. « Sur Arpège, on obtient un ratio de 45 litres de gazole consommé par km² de fonds pêché. En comparaison les senneurs danois n’ont habituellement qu’un rendement de 50 à 60 l/km², soit un gain de 10 à 25%. Les chalutiers conventionnels ne présentent eux qu’un rendement de 250 l/km² à 300 l/km² ».

Alors que la réduction de la consommation limite mécaniquement les rejets polluants, le chalutier a, par ailleurs, été conçu selon le principe du zéro-émission des déchets ménagers et effluents.

 

(© : SOCARENAM)

Des doutes sur le choix d’hélices sans tuyère

Au niveau des propulseurs, Arpège a été équipé de deux hélices à pales fixes sans tuyère. « Un choix audacieux et qui tranche par rapport aux autres chalutiers conventionnels mais qui s’explique par la recherche d’un compromis entre traction au point fixe, traction aux vitesses intermédiaires et rendement énergétique maximum en route libre et qui tient compte de la puissance autorisée par le Permis de Mise en Exploitation (PME) ». Ce point, rappellent les concepteurs, avait fait l’objet de nombreuses discussions avec Alexis Hagneré, qui a souhaité orienter le design du démonstrateur vers un bateau optimisé pour la senne danoise. Or, un an après la mise en service d’Arpège, les doutes n’ont pas été levés : « La pertinence de ce choix n’est pas encore confirmée et mérite d’attendre les prochaines périodes hivernales pour se prononcer. Ce sujet fera l’objet d’un accompagnement de l’armateur au-delà de la période d’expérimentation pour tirer des conclusions définitives et définir si besoin des actions correctives pour le démonstrateur et les navires suivants issus de ce concept ».

Capacités équivalentes à un bateau plus gros

Concernant les capacités de pêche, grâce à l’optimisation de l’espace, Arpège a pu mettre en œuvre un matériel de pêche équivalent à ce qu’embarquent les chalutiers plus gros (de 28 à 35 mètres) opérant à Boulogne. Le navire est, ainsi, équipé de deux treuils stockant 4000 mètres de câbles (maillettes) de 44mm, auxquels s’ajoutent deux enrouleurs de chaluts pour les sennes et un enrouleur pour le chalut pélagique. Les deux treuils de pêche sont entraînés par des moteurs électriques de 130 kW. « La motorisation électrique des treuils a démontré son excellent rendement et sa fiabilité à toute épreuve. La maintenance est quasi-nulle, le bruit limité et le risque de pollution du pont pêche par des fuites hydrauliques est écarté », se félicitent les porteurs du projet.

Des rectificatifs pendant l’arrêt technique

Ceux-ci notent toutefois que des améliorations sont nécessaires sur certains points et vont être réalisées au cours de l’actuel arrêt technique. Ces rectificatifs concernent le guide-câble, jugé trop peu rigide et n’offrant pas le débattement suffisant au filage, ainsi que le portique de pêche, qui sera modifié pour améliorer le passage des câbles et réduire ainsi l’usure rapide de ces derniers, observée après les premiers mois d’exploitation.

Améliorer la conservation et la valorisation du poisson

La zone de conditionnement étanche permet à l’équipage de travailler à l’abri alors que la conservation du poisson est assurée par un système de glace liquide associé à une réfrigération par air pulsé (au lieu des traditionnels serpentins) offrant sur l’ensemble du local une homogénéité de la température ambiante. Cela permet d’améliorer la conservation du poisson et donc sa valorisation en criée.

Arpège est le premier chalutier de cette taille à disposer, sur le même plan, du local dédié au tri du poisson et de la cale de stockage, qui est contigüe et peut accueillir 950 caisses, soit environ 25 tonnes de produits. Cette architecture qui permet de limiter la manutention et facilite le travail des matelots. Une fois le filet remonté, la prise est versée dans une grande baille avant de transiter sur des tapis roulants devant les matelots, quatre postes de travail à l’ergonomie optimisée ayant été imaginés pour effectuer le tri.

Une cuve « zéro rejet » déjà intégrée

Une cuve de stockage de 10m3 a, de plus, été intégrée au niveau inférieur, sous l’espace de tri, en prévision de l’adoption de la règlementation dite « zéro rejet », qui pourrait imposer aux pêcheurs de conserver à bord tout ou partie des produits remontés dans les filets, et pas seulement les espèces visées.

Sécurité et confort accrus

Le confort, les conditions de travail et la sécurité à bord furent aussi l’un des axes principaux ayant présidé au développement d’Arpège. Le chalutier bénéficie, grâce à ses trois ponts, d’un franc-bord de plus de 2 mètres, gage de sécurité sur les houles formées, contre 0.4 à 0.8 mètres sur les architectures conventionnelles. D’après les résultats obtenus depuis la mise en service du bateau, la stabilité aux grands angles a été améliorée de plus de 25%. « L’excellente tenue à la mer du navire contribue à réduire la fatigue des marins et les risques d’accidents. Arpège offre ainsi une période de roulis supérieure à 9.5 seconde, gage de mouvements en roulis très doux. Il dispose aussi d’une capacité de détection des risques de croche. La phase d’expérimentation a permis de démontrer la capacité du sonar et des logiciels associés à fournir : une production bathymétrique précise en temps réel avec une indication des risques liés aux profils des fond se présentant à l’avant du navire ; une alerte graphique automatisée identifiant les zones à risque ; une aide à la conduite du navire et de son gréement par rapport aux zones à risques ».

L’aménagement intérieur a, pour sa part, fait l’objet d’un important travail d’ergonomie, comme on l’a vu avec la partie liée au traitement du poisson. Mais c’est aussi le cas des locaux vie, dont la surface a été augmentée de plus de 25% (notamment grâce au design de coque) et sont bien séparés des espaces de travail afin d’y réduire l’humidité. Doté d’une timonerie très moderne, haute et offrant une vue panoramique, Arpège compte une cabine individuelle pour le patron, une cabine double pour le second ou des passagers (par exemple des observateurs), ainsi qu’un poste pour 5 matelots et un carré.

Niveau sonore réduit

Enfin, sur un bateau de pêche, le confort passe aussi par la réduction du bruit et, en la matière, les objectifs étaient pour Arpège très ambitieux. Ils ont été « largement atteints » se félicitent les porteurs du projet. Ainsi, les mesures ont relevé un niveau sonore de 70 dBa dans le carré et seulement 64 dBa dans les cabines (70 dBa maximum prévus dans le cahier des charges) et 62 dBa en timonerie  (au lieu de 66).