Histoire Navale

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Décès du pilote de Swordfish qui scella le sort du Bismarck

L’aéronavale britannique vient de perdre l’un de ses héros avec le décès du lieutenant commandeur John « Jock » Moffat, qui s’est éteint en décembre à l’âge de 91 ans. Cet ancien pilote de Swordfish est celui qui lança le 26 mai 1941 la torpille qui scella le destin du cuirassé allemand Bismarck. Un coup au but inespéré qui détruisit l’appareil à gouverner du fleuron de la Kriegsmarine et permit à la Home Fleet de le rattraper et de le couler.

L’évènement eut à l’époque un retentissement considérable et constitua un véritable remontant pour le Royaume-Uni, après une série de cuisants revers militaires et les ravages des bombardements de la Luftwaffe pendant la bataille d’Angleterre. Et bien sûr, la destruction du Bismarck permit à la Royal Navy de venger la perte du Hood, envoyé par le fond quelques jours plus tôt par le bâtiment allemand.

 

Peinture illustrant l'attaque des Swordfish contre le Bismarck  (© : ROYAL NAVY) 

La bataille de l’Atlantique

Sur le plan naval, au printemps 1941, la bataille de l’Atlantique fait rage et les sous-marins allemands coulent de nombreux navires, menaçant le ravitaillement des îles britanniques. Mais les U-Boote ne sont pas la seule menace puisque la flotte allemande engage ses principaux bâtiments contre les lignes de communication anglaises. Les croiseurs de bataille Scharnhorst et Gneisenau (235 mètres, 39.000 tonnes, trois tourelles triples de 280mm en artillerie principale) détruisent ainsi 22 navires en Atlantique début 1941 avant de rallier Brest. Et ils sont loin d’avoir la puissance de feu du Bismarck.

 

Le Bismarck (© : BUNDESARCHIV) 

Le plus gros cuirassé d’Europe

Lancé en février 1939 à Hambourg, en présence d’Hitler, ce cuirassé surclasse tout ce dont dispose la Royal Navy ou encore la flotte française, hors-jeu au moment de sa sortie en Atlantique. Long de 251 mètres, le mastodonte de plus de 50.000 tonnes est équipé de quatre tourelles doubles de 380mm, 12 canons de 150mm et 16 pièces de 105mm, auxquelles des affûts antiaériens plus légers. Capable de dépasser 30 nœuds et de franchir plus de 9000 milles à 16 nœuds, il dispose d’une ceinture blindée de 320mm et deux couches de 50 et 80mm au niveau des ponts. Le bâtiment est armé par un équipage de 2200 marins.

 

Le Bismarck  (© : DR) 

Les convois britanniques en ligne de mire

Au printemps 1941, son sistership, le Tirpitz, mis à l’eau deux mois après son aîné, n’est pas encore totalement achevé et l’équipage poursuit son entrainement. Les deux cuirassés devaient initialement effectuer ensemble la percée vers l’Atlantique mais l’état-major allemand, à ce moment critique de la guerre pour le Royaume-Uni, ne souhaite pas attendre. Il décide donc de tenter la sortie sans le Tirpitz, mais le Bismarck sera néanmoins accompagné du croiseur lourd Prinz Eugen (212 mètres, 18.000 tonnes, quatre tourelles doubles de 203mm et 12 canons de 105mm). A Londres, où l’on a vent de cette opération, c’est la panique. Car si les deux bâtiments parviennent à forcer le passage et, pire, s’ils se joignent aux Scharnhorst et Gneisenau, la marine britannique n’aura aucun moyen de protéger ses convois face à une telle flotte.

Le Sharnhorst (© : DR) 

Le Prinz Eugen (© : BUNDESARCHIV) 

 

Tous les moyens aériens et navals disponibles, ainsi que le réseau d’espionnage, sont donc mis en œuvre pour surveiller les deux bâtiments allemands et les surprendre lorsqu’ils tenteront de gagner l’Atlantique. Le 19 mai, ils quittent le port polonais de Gdynia et arrivent deux jours plus tard à Bergen, en Norvège. Profitant d’une mauvaise météo, à même de couvrir ses mouvements et empêchant l’intervention des bombardiers de la Royal Air Force, l’amiral Lutjens, qui commande l’escadre, décide d’appareiller et fonce vers le détroit du Danemark.

Par où passeront les Allemands ?

Les reconnaissances aériennes britanniques permettent de constater que le cuirassé et le croiseur ont quitté leur fjord. Mais on ne sait pas où ils sont et, s’ils tentent bien de rejoindre l’Atlantique, quel passage au nord des îles britanniques ils comptent emprunter.

L’amirauté britannique ordonne au croiseur de bataille Hood et au cuirassé Prince of Wales (tout juste sorti de chantier et avec encore des ouvriers à bord) de rejoindre les croiseurs lourds Suffolk et Norfolk, qui patrouillent dans le détroit du Danemark. Le reste de la Home Fleet se tient prêt depuis sa base écossaise de Scapa Flow, dans l’attente d’informations sur les mouvements des Allemands.

Ceux-ci ont bel et bien choisi la route la plus éloignée des bases britanniques, qui les fait passer au sud du Groenland. Le 23 mai, le Suffolk et le Norfolk établissent le contact grâce à leurs radars et, dissimulés dans la brume, parviennent à suivre le Bismarck et le Prinz Eugen. Ceux-ci s’aperçoivent de leur présence et tentent sans succès de les prendre par surprise. La deux « observateurs » donne les informations nécessaires pour permettre au Hood et au Prince of Wales d’établir la route d’interception qui va les mener le lendemain, à l’aube, jusqu’aux Allemands.

 

Le Prince of Wales  (© : ROYAL NAVY) 

Face au Hood et au Prince of Wales

Ceux-ci découvrent avec stupeur, au matin du 24 mai, l’apparition à l’horizon des deux puissants bâtiments de ligne britanniques. Sur le papier, l’avantage britannique est indéniable puisque le Hood est armé de quatre tourelles doubles de 380mm et le Prince of Wales de dix canons de 356mm (deux tourelles quadruples et une double). Mais le sort, ce jour-là, n’est pas en faveur de la Royal Navy. Alors que les Britanniques confondent dans un premier temps le Prinz Eugen avec le Bismarck, les Allemands sont dans une position favorable, pouvant utiliser l’ensemble de leur artillerie alors que le Hood et le Prince of Wales suivent encore leur route d’interception avant de pouvoir abattre et faire donner tous leurs canons. La bataille s’engage à 26 kilomètres de distance, les adversaires se voyant à peine.

 

Le Hood  (© : ALLAN C. GREEN - ADAM CUERDEN - STATE LIBRARY OF VICTORIA) 

 

Le fleuron de la Royal Navy explose

Disposant d’excellents canons et d’artilleurs particulièrement bien entrainés, les Allemands encadrent rapidement le Hood, sur lequel ils concentrent le feu de leurs grosses pièces. L’impensable se produit alors. Moins de 10 minutes après le début de l’engagement, un obus de 380mm du Bismarck explose dans une soute à munitions située à l’arrière du Hood. Avec des conséquences désastreuses, qui ne sont pas sans rappeler le sort tragique des croiseurs de bataille britanniques au Jutland (1916), puisque le fleuron de la Royal Navy saute immédiatement et coule en quelques petites minutes. Sur 1400 marins présents à bord, il n’y aura que 3 survivants. La suite du combat parachève la déroute anglaise. Handicapé par le manque d’entrainement et les aléas techniques inhérents à un bâtiment neuf, le Prince of Wales est sérieusement endommagé. Il se dérobe sous un écran de fumée et ne doit probablement son salut qu’à la décision de Lutjens de ne pas le poursuivre pour l’achever. 

Des avaries inquiétantes

Touché à trois reprises, le Bismarck ne souffre d’aucune avarie critique, du moins en apparence. La proue a été touchée par un obus du Prince of Wales, qui l’a traversée de part en part au-dessus de la ligne de flottaison. Des dégâts à priori mineurs sauf que la mer est mauvaise et que le Bismarck avance à vive allure, tant et si bien que des milliers de tonnes d’eau de mer s’engouffrent par ces trous béants. Plus grave encore, un autre obus a perforé la partie basse de la coque, sous le blindage principal. Une soute à combustible est crevée et une voie d’eau se déclare près d’un compartiment abritant une partie des 12 chaudières. Le Bismarck accuse une gîte d’une dizaine de degrés. Pour mener correctement les réparations, il faudrait ralentir, ce que refuse l’amiral allemand, soucieux de distancer les croiseurs britanniques qui le pistent afin d’éviter que ceux-ci guident d’autres cuirassés vers lui.

 

Le Bismarck vu du Prinz Eugen (© : BUNDESARCHIV) 

Une priorité absolue pour Churchill

Le résultat de la bataille du détroit du Danemark fait évidemment l’effet d’une bombe. Alors que Berlin célèbre cette éclatante victoire sur la toute puissante Royal Navy, dont se font échos les media du monde entier, l’opinion publique britannique est sous le choc. Le Hood, connu de tous, était en effet le symbole de la supériorité navale de l’empire, une véritable fierté nationale. Pour le gouvernement, il est impératif de réagir. Churchill fait de la destruction du Bismarck une priorité absolue et ordonne au premier lord de l’amirauté de tout mettre en œuvre, quel qu’en soit le prix et sans tenir compte des risques, pour mettre hors d’état de nuire le cuirassé allemand. « Rien n’est actuellement aussi vital pour la nation », déclare gravement le premier-ministre.

La flotte britannique se mobilise

Les ordres sont clairs et la flotte britannique, choquée par la destruction du Hood et impatiente de rendre aux Allemands la monnaie de leur pièce, ne se fait pas prier pour organiser une gigantesque battue en haute mer. Elle mobilise au pied levé toutes ses ressources en Atlantique, allant jusqu’à prélever des bâtiments sur les escortes des convois marchands et même ceux qui doivent couvrir des transports de troupes, fragilisant leur défense en cas de rencontre avec des sous-marins ou raiders allemands. Qu’importe, l’enjeu est trop important. Londres rappelle même la Force H (dont les deux unités principales sont le croiseur de bataille Renown et le porte-avions Ark Royal), basée à Gibraltar et dont le rôle est pourtant essentiel pour contrôler la Méditerranée occidentale et fermer le passage avec l’Atlantique.

Un tout, six bâtiments de ligne, deux porte-avions, une douzaine de croiseurs et de nombreux destroyers convergent vers la zone. La Home Fleet, dont l’amiral Tovey a pris la tête à bord du King George V, le frère aîné du Prince of Wales, constitue la force principale du dispositif. Mais elle se trouve loin dernière le Bismarck et ne peut espérer le rattraper que si l’adversaire est contraint de réduire sa vitesse.

 

Le King George V (© : ROYAL NAVY) 

Gagner la France pour réparer

Lutjens, de son côté, décide dès le 24 mai, en raison des dégâts et des fuites de carburant provoqués par la bataille du détroit du Danemark, d’abandonner la perspective d’une chasse aux convois pour rejoindre la France et réparer son bâtiment. Il envisage de gagner Saint-Nazaire, qui dispose avec la forme Joubert d’une cale sèche suffisamment grande pour l’accueillir. L’amiral ordonne au Prinz Eugen de poursuivre seul la mission initiale. Afin de soustraire ce dernier à la surveillance britannique et permettre sa fuite, le Bismarck se retourne pour engager les croiseurs qu’il sait toujours en train de le pister au radar. Mais les Suffolk et Norfolk ne sont pas seuls. Après la destruction du Hood, le Prince of Wales les a rejoint et a été partiellement remis en état de combattre. Un bref échange oppose de nouveaux les deux cuirassés. Cependant, les Britanniques s’esquivent et Lutjens reprend sa route en ayant toutefois permis au Prinz Eugen, ce qui était le but de la manœuvre, de s’échapper.

Cette escarmouche prouve bien qu’un combat décisif n’est pas à attendre avec les unités les plus proches du Bismarck, même si une courte canonnade l’opposera encore, le lendemain, au Prince of Wales. Pour Tovey, il n’est pas question de risquer les croiseurs et le cuirassé blessé dans un engagement direct, à l’évidence suicidaire, ni d’intercepter les Allemands de manière indépendante par les vieux bâtiments de ligne qui rallient la zone. La victoire ne peut être acquise qu’en attaquant avec des forces nettement supérieures, qu’il s’emploie à rassembler sur sa route.  

Le Victorious (© : IMPERIAL WAR MUSEUM) 

Le porte-avions, une arme encore balbutiante

Le patron de la Home Fleet décide alors d’employer la seule arme qui lui reste pour espérer porter un coup sérieux au Bismarck et le ralentir afin de l’enfermer dans la nasse. Il s’agit du porte-avions Victorious. A l’époque, ce type de bâtiment n’a pas encore fait ses preuves. Même si les Britanniques sont précurseurs dans ce domaine et perçoivent son potentiel, l’emploi des porte-avions reste hésitant, les amiraux ayant tendance à vouloir les confiner à un rôle de soutien, pour éclairer les escadres ou essayer de perturber les lignes de bataille adverses en cas de combat. La Royal Navy a, toutefois, employé quelques mois plus tôt un porte-avions dans une action inédite : un raid aérien sur le mouillage de la flotte italienne à Tarente. Dans la nuit du 11 au 12 novembre 1940, l’Illustrious lance 21 avions Swordfish gréés en torpilleurs ou bombardiers, qui parviennent à mettre hors de combat les Littorio, Caio Duilio et Conte di Cavour, soit la moitié des cuirassés de la Regia Marina.

L’opération est un succès complet et commence à faire évoluer les mentalités quant à l’intérêt offensif des porte-avions. Au Japon, Yamamoto s’en inspirera pour préparer l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Mais de manière générale, les plus sceptiques ne sont pas loin d’affirmer que Tarente est un coup de chance et rappellent, pour le coup non sans raison, que les bâtiments italiens étaient immobiles, dans une rade, lorsqu’ils ont été attaqués.

 

(© : ROYAL NAVY) 

L’attaque du Victorious

Ce 25 mai, lorsque Tovey détache le Victorious et lui ordonne de foncer à pleine vitesse vers le Bismarck pour mettre en l’air ses avions dès qu’il sera à portée, la confiance est donc limitée. Toucher une telle cible, capable de dépasser 30 nœuds et qui dispose d’une parfaite liberté de manœuvre en pleine mer, relèverait de l’exploit. Surtout que les pilotes, qui manquent encore d’expérience, devront faire face à ses nombreux canons antiaériens, avec des servants en alerte et prêts à tirer. De plus, les avions torpilleurs britanniques, des Fairey Swordwish de 14 mètres d’envergure, sont certes assez récents, puisqu’entrés en service en 1934, mais ces biplans sont techniquement déjà dépassés, relativement lents et leurs torpilles connaissent à l’époque diverses problèmes avec les systèmes de mise à feu. Enfin, il faudra non seulement réussir à placer une torpille, mais aussi parvenir à percer l’épais blindage du fleuron de la Kriegsmarine, faire suffisamment de dégâts ou toucher une zone critique. Autant dire que le raid aérien lancé par le Victorious est une opération très aléatoire, pour ne pas dire désespérée.

Le porte-avions ne parvient à lancer ses appareils qu’en fin de journée, ce qui ne laisse de temps que pour une seule attaque avant la nuit. Une quinzaine d’appareils participe au raid. Les pilotes peinent à trouver le Bismarck et, lorsqu’ils identifient enfin le cuirassé, celui-ci évite presque toutes les torpilles lancées, soit une dizaine en tout. Seule l’une d’elles fait mouche, mais elle explose au niveau de la ceinture blindée, qui résiste.

Les réparations cèdent

Le géant allemand s’en sort de nouveau. Toutefois, sa situation se dégrade brusquement lorsque les réparations sommaires effectuées pour colmater les brèches issues du combat de la veille commencent à céder sous l’effet des énormes contraintes encaissées par la structure, en particulier lors des manœuvres d’évitement des torpilles, qui se traduisent par d’impressionnantes embardées à vitesse maximale. L’eau finit par envahir plusieurs locaux et atteint l’un des compartiments machines, noyant plusieurs chaudières. La puissance tombe, le bâtiment ne peut plus donner qu’une quinzaine de nœuds. Les marins allemands parviennent néanmoins, grâce en particulier à des scaphandriers qui interviennent dans des conditions difficiles, à maîtriser la situation, permettant une remontée progressive en allure.  

 

Le Bismarck (© : BUNDESARCHIV) 

Lutjens sème ses poursuivants

Fin tacticien, Lutjens ne pousse cependant pas son bateau à son maximum et, à l’issue d’une manœuvre en zigzag, que l’on effectuait à l’époque en cas de menace sous-marine, fait donner les machines à plein régime et parvient à semer les bâtiments que le filaient.

Une période d’angoisse commence alors à Londres et sur les passerelles des navires participant à la traque. Si la Royal Navy ne parvient pas rapidement à retrouver la trace du Bismarck, tout espoir de l’intercepter sera perdu. Or, pour les Britanniques, qui ne connaissent pas l’état préoccupant du Bismarck, Lutjens a plusieurs options : poursuivre en Atlantique pour chasser des convois, se diriger vers la France ou même, pensent certains, tenter un retour vers l’Allemagne. Faute d’information, Tovey disperse la flotte pour couvrir un maximum d’espace. En plus des appareils des porte-avions, des hydravions de surveillance à long rayon d’action Catalina partent d’Irlande pour quadriller l’océan. Par chance, l’interception de communications allemandes apprend à l’amirauté que le Bismarck se dirige vers Brest. Le dispositif est alors réorganisé en conséquence. Finalement, le 26 mai, en fin de matinée, un Catalina découvre le cuirassé, qui fait bel et bien route vers la Bretagne. Celle-ci est encore distante de 800 milles mais si le bâtiment n’est pas ralenti, il devrait pouvoir bénéficier dès le lendemain de la couverture aérienne offerte par les appareils de la Luftwaffe basés en France. L’Etat-major allemand a, de plus, ordonné à tous les sous-marins présents dans la zone de venir en aide au Bismarck.

 

L'Ark Royal (© : ROYAL NAVY) 

Les avions de l’Ark Royal à l’assaut

La situation est critique pour les Britanniques. Seule la Force H, qui arrive de Gibraltar et se trouve à moins de 100 milles de l’objectif, est en mesure d’intervenir. Mais pas question d’engager le Renown, croiseur de bataille datant comme le Hood de la première guerre mondiale et qui souffre des mêmes faiblesses de protection. De plus, il ne dispose que de trois tourelles doubles de 380mm. Tous les espoirs reposent une nouvelle fois sur l’aviation embarquée. Dans l’après-midi, les Swordfish de l’Ark Royal sont lancés. C’est alors qu’il se produit un évènement inattendu : les pilotes, pour partie des novices, se trompent de cible. Persuadés que seul le Bismarck évolue dans le secteur, les avions attaquent le premier bâtiment rencontré dans la zone présumée où doit se trouver leur objectif. Sauf qu’il s’agit du croiseur Sheffield, qui s’est approché du cuirassé allemand afin de le pister, manœuvre dont les Swordfish n’ont pas été informés. Ils se ruent donc à l’attaque sans s’apercevoir qu’ils ont à faire à un bateau nettement plus petit (170 mètres pour 9000 tonnes de déplacement) et doté de quatre tourelles triples aux canons bien plus modestes, puisque l’artillerie principale du croiseur n’est que de 152mm. Plusieurs torpilles sont lancées mais, par chance, elles explosent au contact de l’eau. La faute à une nouvelle mise à feu magnétique qui n’est manifestement pas au point. Le Sheffield s’en sort indemne.  

 

(© : ROYAL NAVY) 

Une deuxième vague pour une ultime chance

De retour sur l’Ark Royal, les pilotes n’ont pas le temps de s’appesantir sur ce regrettable évènement. Il ne reste que quelques heures de jour, de quoi lancer une nouvelle pontée contre le Bismarck. Mais ce sera probablement la dernière chance de l’arrêter et permettre aux cuirassés britanniques de le rattraper. La situation en combustible sera d’ailleurs bientôt critique pour les bâtiments de ligne de Tovey, dont une partie a déjà été obligée de faire demi-tour pour se ravitailler.

Rééquipés de torpilles à détonateurs classiques au contact, les appareils décollent de l’Ark Royal peu après 19 heures ce 26 mai 1941. Parmi eux, le Swordfish L9726 de John Moffat, alors âgé de 21 ans. En plus du pilote, il y a à bord de l’avion son observateur, le sous-lieutenant Dusty, ainsi qu’un télégraphiste et mitrailleur, Albert Hayman. La météo est exécrable, avec un vent violent (force 9), d’épais nuages et une pluie battante. Des conditions épouvantables pour les aviateurs, mais qui vont aussi les aider à surprendre les marins allemands.

Le coup inespéré de John Moffat

Les Swordfish sortent des nuages au dernier moment et foncent vers la mer puis le cuirassé en s’approchant au ras les flots, qu’ils survolent à une quinzaine de mètres seulement. Le vent qui balaye la forte houle arrose les avions, auxquels est opposé un véritable déluge de feu. Les 50 pièces antiaériennes du Bismarck criblent le ciel autour des biplans mais les pilotes, au mépris de tout danger, poursuivent leur progression pour se placer au mieux et lancer, avant de redresser au dernier moment devant le mastodonte allemand. Comme ce fut le cas pour le Victorious, l’attaque est héroïque. Une première torpille touche son but à bâbord, mais l’explosion est amortie par le blindage, limitant les dégâts. Une seule autre torpille touchera le Bismarck, celle John Moffat. Une frappe inespérée. Le cuirassé vire de bord pour l’éviter et il s’en faut de très peu qu’elle frôle la poupe sans la toucher. Ce ne sera pas le cas. En avance de quelques petites secondes sur la manœuvre, elle frappe le talon d’Achille du Bismarck. L’un des deux gouvernails est bloqué et partiellement détruit, l’hélice centrale comme le second gouvernail étant également probablement touchés.

 

Les tourelles avant du Bismarck (© : BUNDESARCHIV) 

Incontrôlable

En temps normal, le bâtiment pourrait peut-être encore manœuvrer en jouant sur des deux autres hélices mais la tempête l’en empêche. La météo ne permet pas non plus à l’équipage d’entreprendre des réparations. A 10 nœuds seulement, le Bismarck, incontrôlable, commence à décrire un large cercle, qui le ramène vers ses poursuivants. Il est désormais condamné. Pendant la nuit, une flottille de destroyers vient harceler le géant estropié, à bord duquel les marins savent qu’ils vont devoir affronter l’armada britannique dans un combat désespéré. Lindemann, le commandant du bâtiment, autorise les hommes à se servir à leur guise dans les magasins, ce qui montre bien que les chances de s’en sortir sont des plus mines. Lutjens espère encore un miracle, à savoir l’intervention providentielle de sous-marins allemands ou de l’aviation basée à terre, mais il est réaliste. Il informe Berlin que le Bismarck, selon la formule consacrée, « combattra jusqu’au dernier obus ».

 

Le Rodney (© : ROYAL NAVY) 

La mise à mort

A l’aube du 27 mai, la Home Fleet se présente pour le combat final, ou plutôt la mise à mort. Tovey s’approche avec le King George V, qui porte sa marque, ainsi que le Rodney. Accompagnés de croiseurs lourds, les deux cuirassés alignent respectivement 10 pièces de 356mm et 9 de 406mm. La configuration de leurs tourelles leur permet, alors qu’ils filent droit sur le Bismarck, d’engager l’ennemi avec 12 canons, avant de virer pour rendre toute l’artillerie principale battante. La bataille débute peu avant 8H50, à une distance de plus de 20.000 mètres. Très vite, les Britanniques prennent le dessus. A 9H30, quarante minutes à peine après le début des hostilités, le Bismarck est en flammes. Anton, Bruno, Caesar et Dora, ses quatre tourelles de 380mm, sont hors de combat. Un obus a pulvérisé la passerelle, tuant Lutjens et Lindemann. Des centaines de marins allemands sont déjà morts dans les explosions, brûlés vifs ou noyés dans les compartiments où s’engouffre la mer. La distance entre les adversaires s’est en fait significativement et rapidement réduite. Tovey, dont les réserves de combustible sont à un niveau très bas, veut en finir au plus vite. Il se rapproche donc, ce qui permet à l’artillerie secondaire de ses cuirassés, ainsi qu’aux croiseurs, d’entrer en action. Le Bismarck, également attaqué à la torpille, est littéralement écrasé. Trois jours après la perte du Hood, la Royal Navy se livre à une véritable curée vengeresse.

 

Les tourelles triples de 406mm du Rodney (© : ROYAL NAVY) 

400 obus et plusieurs torpilles encaissés

Au cours de l’engagement, qui se termine à moins de 3000 mètres de distance, c’est-à-dire à bout portant, les bâtiments britanniques tirent environ 2800 coups, dont 700 de 406 et 356mm. Quelques 400 obus de tout calibre auraient atteint de Bismarck. Accusant une forte gîte, ses superstructures ravagées et ses ponts couverts de cadavres, de blessés et d’hommes encore valides qui se préparent à sauter à l’eau, le bâtiment, qui s’incline de plus en plus, est abandonné. Il encaissera avant de couler une ultime salve de torpilles lancées par le croiseur Dorsetshire. Peu après 10H30, le cuirassé chavire et sombre. Des centaines de naufragés sont à l’eau, mais seulement 114 marins allemands survivront, soit 5% de l’équipage. Ce chiffre aurait pu être plus élevé mais les bâtiments britanniques cessent les opérations de sauvetage après une alerte sous-marine.  

Victoire politique et militaire pour Londres

Après la catastrophique bataille du détroit du Danemark, la destruction du Bismarck fut une victoire majeure pour la Grande-Bretagne, sur le plan politique bien sûr, mais aussi militairement. On imagine en effet à peine les ravages que le cuirassé allemand aurait pu causer aux lignes de ravitaillement britanniques s’il avait pu opérer avec le Scharnhorst et le Gneisenau, sans compter le Prinz Eugen, contraint d’écourter sa mission suite à des problèmes de machines quelques jours après avoir quitté le Bismarck et qui gagna Brest sans encombre.

 

Le Tirpitz (© : BUNDESARCHIV) 

Plus question de risquer la flotte de surface

En Allemagne, la perte du fleuron de la Kriegsmarine, après celle du cuirassé de poche Admiral Graff Spee, en décembre 1939, eut d’importantes répercussions. Hitler ne voulut pas courir le risque de perdre un autre bâtiment capital et, de ce fait, restreignit considérablement leur emploi. Le cas du Tirpitz, maintenu à l’abri des fjords norvégiens pendant l’essentiel de la guerre, est symptomatique de cette peur d’essuyer une autre défaite emblématique. Déçu par les forces de surface de la Kriegsmarine et dans l’incapacité de mener à bien le Plan Z - élaboré avant la guerre, que le chef des nazis ne voyait pas éclater avant 1945 -  qui aurait permis à la marine allemande de rivaliser avec la Royal Navy, Hitler donna dès lors la priorité aux sous-marins.

 

Un Swordfish de collection (© : ROYAL NAVY) 

 

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