Défense

Rencontre

Hervé Guillou : « Sans supériorité technologique, on ne gagne pas la guerre »

Alors que la 25ème édition du salon Euronaval s’ouvre aujourd’hui au Bourget, DCNS dévoilera comme les nombreux autres industriels présents différentes nouveautés, que nous vous ferons découvrir au fil de la semaine. En attendant, Hervé Guillou, président du groupe naval français, revient sur la situation du marché du naval de défense, les grandes évolutions attendues et certains dossiers chauds, comme la revente de STX France.

Quelles sont les grandes tendances du moment ?

HERVE GUILLOU : Le paysage stratégique est marqué par deux grands phénomènes. D’abord, le retour des Etats puissances. Les Chinois lancent par exemple trois frégates par mois alors que le budget russe est en augmentation de près de 20% depuis plusieurs années. Les tensions internationales sont fortes, entre la Chine, les Etats-Unis et la Russie notamment, et on ne peut pas complètement écarter l’hypothèse de conflits de haute intensité.

Comme l’a récemment dit le général De Villiers, il y a dans ce contexte une évidente nécessité de maintenir et renouveler la composante de dissuasion nucléaire française, et la capacité pour la Marine nationale d’opérer des frégates de premier rang.

Dans le même temps, on voit aussi une démultiplication des zones d’instabilité. Le dernier Livre blanc envisageait deux à trois zones d’intervention permanentes pour la marine, mais nous en sommes en fait à cinq ou six depuis plusieurs années. Avec une très grande variété de missions, allant de la projection de force depuis le porte-avions à l’évacuation de ressortissant, la surveillance maritime, les migrants ou encore la nécessité de faire respecter la souveraineté de la France sur ses eaux.

Sur le plan industriel, la concurrence devient très forte à l’international…

On constate l’arrivée d’acteurs de très grande taille. Je pense au Russe OSK, au Chinois CSSC, au Coréen DSME mais aussi aux Japonais, qui étaient en compétition face à nous en Australie, et aux Indiens, qui seront bientôt présents.

Ces nouveaux entrants sont très actifs sur les marchés ouverts et ont des appétits extrêmement forts. On trouve par exemple les Chinois en Afrique de l’ouest, en Argentine, en Thaïlande et au Pakistan auquel ils ont récemment vendu des sous-marins. Les Russes sont à Abu Dhabi, en Inde et au Vietnam, alors que les Coréens sont partout sur le marché des sous-marins. Le paysage concurrentiel est donc beaucoup plus sévère et il faut en tenir compte dans notre ligne de produits et notre stratégie. Il faut impérativement développer notre internationalisation et capter des marchés pas seulement via l’export mais aussi par la croissance organique, en particulier les services.

C’est l’une des raisons pour lesquelles nous devons accélérer notre présence internationale. L’Australie est notamment de ce point de vue une excellente nouvelle alors que DCNS doit continuer de se développer en Inde, au Brésil et en Malaisie. Nous avons également de nouvelles implantations en Egypte et en Arabie Saoudite.

Vous dites que l’un des grands challenges pour DCNS sera aussi de maintenir son avance technologique…

Il faut continuer d’innover car sans supériorité technologique, on ne gagne pas la guerre. Or, notre terrain de jeu change avec une donnée nouvelle : l’accélération des ruptures technologiques. Pour reprendre le parallèle de la téléphonie, notre prochaine frégate en sera à la 6G quand elle sortira et sera probablement en 12G quand elle sera retirée du service.

Autrefois, les cycles étaient de 20 à 30 ans, puis de 10/15 ans et maintenant de 3 à 5 ans et ce peut être encore plus court pour certains systèmes. Le grand défi réside dans l’adaptabilité de nos navires et l’arrivée des bateaux numériques dans l’offre de services.

D’autant que la digitalisation et la numérisation massive des futurs navires pourrait aussi obliger les clients à adopter systématiquement et dès la livraison des bâtiments des contrats de maintenance, ce qui est une bonne chose pour vous ?

C’est bien ce que je pense. Notre offre de services permettra de maintenir l’exploitation des données et moderniser la sécurité. Dans ce contexte, DCNS présente l’avantage de maîtriser la plateforme, le système de combat, le maintien en condition opérationnelle et les rénovations. C’est un atout différenciant extrêmement puissant. Car DCNS est à la pointe du monde digital et de la transformation numérique. Plus la digitalisation va s’accélérer, plus nous bénéficierons d’un atout différenciant par rapport au secteur traditionnel

La cyber-sécurité est aussi au cœur de cette stratégie…

C’est un enjeu crucial. Il y a 10 ans, personne ne savait ce qu’était la cyber-sécurité. En 2005, il y avait 500 millions d’adresses IP, en 2015 il y en avait 7 milliards et en 2020 il y en aura entre 30 et 50 milliards. On voit se développer l’Internet des objets, le Big Data, la digitalisation des entreprises et aussi la digitalisation de la guerre. Ces évolutions offrent des potentiels considérables mais elles supposent aussi une très grande sécurité des systèmes numériques.  

En avril dernier, l’Australie sélectionnait le design proposé par DCNS. Elle vient de désigner le concepteur américain du système de combat de ses futurs sous-marins et a signé un premier contrat opérationnel avec vous. Ce projet est désormais sur les rails ?

Il faut noter que les Australiens ont tenu leur timing qui était de concrétiser avant la fin de l’année. L’Australie a fait le choix de Lockheed Martin pour le système de combat de ses futurs sous-marins et nous sommes certains que nous aurons avec les Américains une très bonne entente. Il faut construire notre coopération dans la durée et la récente notification du premier contrat opérationnel en constitue le point de départ. Nous démarrons par des phases très méthodologiques, pour trouver le mode de fonctionnement avec les Américains et avec Adelaide, où seront construits les sous-marins. On parle de phasage, de reporting, d’infrastructures… C’est une phase d’organisation pour jeter des bases solides en vue de démarrer dans le dur les activités de conception.

Ce programme australien semble plus complexe que les commandes que vous signez habituellement…

Nous ne sommes pas du tout dans les méthodes européennes habituelles avec une commande comprenant directement le design et la construction. Ici, il y a des systèmes de contrôle de faisabilité, puis les études, puis la construction d’un ou deux bâtiments, puis la série, avec un management du risque collectif entre le gouvernement et les industriels, c’est-à-dire dans le cas présent les Américains et nous. Il y a donc encore plusieurs étapes à venir. La prochaine est attendue dans six mois et la suivante 18 mois après. Entretemps, il faudra que l’accord définitif d’Etat à Etat se concrétise.

Bien qu’aucun sous-marin ne soit encore commandé par l’Australie, et ça ne sera pas le cas avant un bon moment, considérez-vous ce programme comme acquis ?

Oui, je le considère désormais comme assuré. Le gouvernement australien a donné toutes les assurances.

Il y a quelques semaines un quotidien australien publiait des informations relatives aux Scorpene indiens, indiquant avoir en sa possession plus de 22.000 pages de documents. Où en êtes-vous de cette affaire ?

Nous avons déposé une plainte auprès du parquet général de Paris et je suis allé voir les autorités indiennes pour les rassurer sur le fait que la diffusion de ces documents n’engendre aucun dommage opérationnel et ne provoque aucune vulnérabilité sur les Scorpene qu’ils vont mettre en service.

Quels types d’informations contiennent ces documents ? Ces fuites ont elles eu des conséquences négatives sur vos relations avec l’Australie ?

Toutes ces publications illégales n’ont absolument pas entamé la confiance qu’ont en nous les Etats-Unis et l’Australie. La justice australienne est intervenue de manière diligente et a condamné le journal qui avait divulgué ces informations à nous les restituer quasi-instantanément. Nous avons fait notre analyse et nous n’avons trouvé aucune information de type secret défense. Ce sont en fait des informations commerciales, sur la formation, des documents techniques qui, au maximum, sont classés en diffusion restreinte.

Le Brésil rencontre d’importantes difficultés budgétaires qui ont entrainé des retards sur certains programmes d’armement. Confirmez-vous le nouveau calendrier évoquant une mise à l’eau du premier Scorpene brésilien en 2018 pour une livraison en 2020 ?

C’est bien cela mais je précise que les travaux avancent bien à Itaguai. Le hall de construction et l’ascenseur à bateaux du nouveau chantier sont prêts. Il reste à construire la nouvelle base navale, avec le creusement de la darse et l’achèvement des ateliers qui assureront l’entretien des sous-marins. Cela représente encore plusieurs années de travaux.

Les relations entre la France et la Pologne se sont sérieusement refroidies depuis la rupture des discussions pour l’achat de 50  hélicoptères Caracal à Airbus. Faut-il en déduire qu’avec l’équipe dirigeante actuellement au pouvoir à Varsovie, le Scorpene n’a plus de chance de l’emporter dans ce pays ?  

Je ne fais pas de politique, je fais de l’industrie. Si la Pologne a besoin de sous-marins, je continuerai à en proposer. Nous n’avons d’ailleurs pas fait une croix sur ce dossier.

Et les sous-marins pour la Norvège, où vous êtes en compétition avec les Allemands ?

La concurrence est extrêmement rude et agressive mais on va se battre de toutes nos forces.

STX France est de nouveau en vente et le nom de DCNS revient régulièrement pour une entrée dans le capital des chantiers de Saint-Nazaire. Quelle est votre position ?

L’Etat est souverain et DCNS est une entreprise souveraine. Nous regardons cette question de près. Pour ce qui me concerne, je ne vois pas, aujourd’hui, DCNS devenir actionnaire majoritaire de cette entreprise. Il nous manque pour cela deux atouts : la connaissance du marché de la croisière et la capacité à gérer les énormes variations de cash liées aux commandes de paquebots.

Mais nous ne nous désintéressons pas, au contraire, de l’avenir de STX. Nous coopérons depuis longtemps avec Saint-Nazaire. Il y a eu les BPC livrés récemment à l’Egypte et nous travaillons ensemble, par exemple, sur le projet de LHD en Inde.

Nous avons des accords avec STX pour que, le cas échéant, ils puissent répondre aux besoins souverains de la France, comme la construction d’un porte-avions ou de BPC, mais aussi à l’export à partir de la France. Nous veillerons à ce que, quel que soit le repreneur, ce partenariat stratégique puisse être respecté et pérennisé.

Le deuxième point sur lequel je veillerai, quel que soit le repreneur, c’est qu’on ne rallume pas une guerre franco-française sur l’export militaire entre Saint-Nazaire, Lorient, Concarneau et Bordeaux. Nous n’en avons que trop souffert dans les années 90 et nous avons fait beaucoup d’efforts ces dernières années pour que l’équipe de France retrouve une situation sereine et mature.

Mais vous pourriez tout de même entrer de façon minoritaire au capital de STX…

Si nous sommes amenés à faire cela, la solution ne sera pas la même en fonction de qui reprend. Si l’acheteur est européen, cela peut ouvrir des perspectives suivant qui il est et avec qui il est associé.

Après une année 2014 difficile, les comptes de DCNS sont repassés dans le vert l’an dernier et le groupe a affiché de bons résultats au premier semestre. La tendance se confirme-t-elle pour cette fin d’année ?  

Nous tenons nos objectifs. Notre plan de progrès fonctionne bien, les réductions d’effectifs indirects sont sur le trait et nous poursuivons le plan d’économie et de performance. Le site d’Issy-les-Moulineaux a été fermé le 1er septembre et les mouvements entre Paris et la Province sont quasiment terminés.

Dans le même temps, nous investissons massivement dans l’outil industriel ainsi que la digitalisation. Et nous sommes en ligne avec notre programme de recrutement sur les métiers critiques. A Cherbourg, par exemple, nous avons trois embauches pour un départ.

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Propos recueillis par Vincent Groizeleau, © Mer et Marine,  octobre 2016

 

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