Divers

Tribune

Karine Claireaux : « 61 propositions pour la mer et l’Archipel France »

Sénateur de Saint-Pierre-et-Miquelon et présidente du bureau du Conseil National de la Mer et des Littoraux, Karine Claireaux interpelle dans cette tribune les candidats à la présidentielle et plus largement l’ensemble de la société française sur l’absence des enjeux maritimes dans les grands débats nationaux. La France bénéficie pourtant, avec son immense espace océanique, ses territoires ultramarins et une industrie de pointe, d’un réservoir considérable de richesses et d’emplois, ainsi que de vraies réponses face aux défis environnementaux.

C’est tout le sens des « 61 propositions pour la mer et l’Archipel France » portées par Karine Claireaux.  

 

« 72% de la surface de la planète, 14% du PIB français et 0% du temps de parole dans les grands médias… Voilà la triste réalité de la place du maritime dans la campagne présidentielle.

Force est de constater : la mer n’attire pas les foules, pas plus que les journalistes-stars qui font l’opinion et les débats du jour. Résultat : la plupart des candidats à la présidentielle ne se contentent que de quelques propositions d’ordre général, voire très superficielles, sur la mer et les outremers.

Peu de contenant, peu de contenu. Ces deux réalités font que la thématique maritime la grande absente de la campagne, alors même qu’elle devrait y être au centre. Où sont les navires du futur ? Où sont les énergies marines renouvelables ? Où est le défi de l’hydrogène ? Où est la place de notre marine, de nos garde-côtes, de nos sauveteurs en mer ? Où sont nos pêcheurs ? Absents. La mer ne ferait-elle plus rêver ? Pourtant, bon nombre de français lisent encore Jules Verne et se passionnent pour le Vendée Globe ou l’état de la banquise Arctique…

La situation est encore pire en ce qui concerne les outremers. L’outremer français ne fait jamais la une des JT pour en parler positivement. Hier, la grève en Guadeloupe et l’insécurité à Mayotte, aujourd’hui la grève générale en Guyane. Et demain ? Rien sur l’économie bleue. Rien sur les potentiels des outremers. Rien sur les compétences et la capacité de rayonnement national des ultramarins eux-mêmes.

Il en va de même pour nos territoires littoraux. Ils ne font l’actualité qu’en cas de catastrophe naturelle ou industrielle, ou bien quand il fait beau, chaud et que les parisiens s’en allant barboter dans la mer regardent la « météo des plages »…

La mer, les outremers et les littoraux, parents pauvres de l’information, parents pauvres du débat national.

Alors, une question s’impose : comment la France — premier domaine maritime mondial avec ses 11,6 millions de kilomètres carrés de zones économiques exclusives — peut-elle à ce point négliger la mer, ses mers, et ceux qui y habitent !

En proie au désarroi et à la tentation des extrêmes, les français attendent un nouveau récit national conquérant et positif. Une nouvelle histoire. De nouvelles perspectives ! C’est normalement là que tous les regards devraient se braquer vers la mer, les littoraux et les outremers. Ils devraient automatiquement endosser ce rôle de renouveau.

La mer est constitutive de l’identité française. Notre rapport à elle est même consubstantiel de notre destin national. Elle a été notre assurance-vie. Elle est notre avenir. Elle est notre grenier. Elle est notre maison. Nous devons parler de sa place et de son potentiel. La mer, c’est un nouveau souffle industriel, un nouveau projet sociétal.

Comment nourrir 7 milliards d’êtres humains au moyen des seules ressources terrestres ? Comment redynamiser nos littoraux ? Comment en finir avec l’idée que la Mer est la poubelle des Terres ? Comment combattre les stress hydriques, anticiper et éviter les futures guerres de l’eau ? Comment réconcilier la France avec son potentiel maritime ? Comment innover en mer et pour la mer ? Comment faire pour que nos jeunes s’intéressent aux métiers de la mer ? Comment pleinement intégrer l’Hexagone et les outremers ?

Toutes ces questions trouvent en partie leur réponse dans les 26 objectifs prioritaires et les 4 axes de travail de la nouvelle Stratégie Nationale pour la Mer et les Littoraux (SNML) — adoptée en novembre 2016, promulguée en février dernier — qui a fait l’objet de plus de 170 contributions d’acteurs du maritime publics et privés depuis trois ans.

La SNML, c’est la concrétisation des travaux du Grenelle de la Mer de 2009, où, sous l’impulsion de Christian Buchet, nous avions porté le concept d’ « Archipel France » — qui ne fit pas tout de suite l’unanimité. Ce concept d’ « Archipel France », il est développé, précisé et concrétisé tout au long de la SNML.

D’ailleurs, ce concept d’ « Archipel France » ne se limite pas à la mer et aux outremers ! Il englobe également nos littoraux. En effet, sans inclusion des interfaces stratégiques que sont nos littoraux, comment développer un véritable continuum terre-mer-outremers ? Aussi, si on ne prend en compte que les terres émergées, on n’a qu’une politique de surface.

Or, développer un véritable continuum terre-mer-outremers, c’est aussi repenser notre conception de la spatialité maritime. Au continuum horizontal de surface, il faut penser l’Archipel France de manière verticale : notre domaine maritime commence dans le sous-sol marin mais prend fin tout là-haut, dans l’Espace, d’où nos satellites surveillent, cartographient et protègent nos mers.

C’est pourquoi, pour une cohérence politique et administrative, il faut un ministère de la Mer, des Littoraux et des Outremers, compétent notamment pour l’aménagement du territoire marin, ultramarin mais aussi littoral, avec des compétences couvrant également les activités extractives sous-marines ainsi que les activités spatiales appliqués au maritime.

Cela fait bien quatre siècles que la France ne se voit plus comme une puissance tournée vers la mer. Chacun connaît la déclaration du Duc de Sully, Maréchal, pair de France et, surtout, surintendant des finances à partir de 1598, qui aimait répéter à Henry IV et à sa cour une phrase devenue supposément intemporelle : “le labourage et le pâturage sont les deux mamelles dont la France est alimentée”. Synthétique plaidoyer pour une France continentale plutôt que maritime, cette célèbre phrase marque l’an 0 de la relation platonique entre la France et la mer.

Aujourd’hui, la France-sur-mer et la Terre-de-France cohabitent sans vraiment se parler, ni se comprendre. Pire, elles semblent comme en compétition. La mer et les outremers doivent toujours justifier leur place dans la République. Ce sont les seuls champs de l’action politique pour lesquels on demande souvent en préalable : combien ça va coûter, et combien ça va rapporter ? Il faut maritimiser les esprits.

La France du XXIè siècle doit-elle être continentale ou maritime ? Nos candidats à la présentielle, terriens pour la plupart, ont une vision continentale de notre pays. Pourtant, la bonne réponse est évidente : la France du XXIè siècle, c’est les deux ! Continental et maritime, l’Archipel France est un continuum territorial unique au monde. L’Archipel France, c’est le seul pays sur lequel le soleil ne se couche jamais. Notre plus grande frontière avec un autre pays est avec… l’Australie !

Avec la SNML, la « croissance bleue » ou l’ « Archipel France » ne sont plus des concepts prêts-à-penser pour politiciens. De sa bonne implémentation durant la prochaine mandature dépendra le sort maritime de notre pays.

Il y a 500 ans, bien qu’impopulaire, le Cardinal de Richelieu avait tout de même raison sur la mer : « les larmes des souverains ont le goût salé de la mer qu'ils ont ignorée ». Aujourd’hui, soyons sérieux : maritimisons les terriens et aidons nos marins avant de n’avoir plus que nos yeux pour pleurer ! C’est le sens de mes 61 propositions pour l’ « Archipel France ».

Karine Claireaux, Sénateur de Saint-Pierre-et-Miquelon, Présidente du bureau du Conseil National de la Mer et des Littoraux.

 

Pour télécharger le document « 61 Propositions pour la Mer et l’Archipel France », cliquez ici ou voir ci-dessous.