Défense

Reportage

L’Egypte hisse son pavillon sur le BPC Anwar el-Sadat

Dans un contexte chargé de symboles et de références historiques, la marine égyptienne a officiellement pris possession de son second bâtiment de projection et de commandement au cours d’une cérémonie qui s’est déroulée le vendredi 16 septembre à Saint-Nazaire. C’est là que l’Anwar el Sadat, comme son sistership le Gamal Abdel Nasser (livré en juin dernier), a été réalisé par STX France pour le compte de DCNS, qui porte ce programme.

Honorer un leader militaire et prix Nobel de la paix

Le nouveau fleuron de la flotte égyptienne a été nommé en hommage à l’ancien président Anouar el-Sadate, héro de guerre égyptien et prix Nobel de la paix en 1978. Une distinction reçue avec le premier-ministre israélien Menahem Begin pour l’action commune des deux hommes en faveur d’un processus de paix durable entre les pays arabes et l’Etat hébreux, matérialisé par les accords de Camp David signés en présence du président américain Jimmy Carter le 17 septembre 1978. Trois ans plus tard, le 6 octobre 1981, Anouar el-Sadate était assassiné lors d’une parade militaire par un terroriste lié à un groupe islamiste fondé par d’anciens membres des Frères musulmans.

 

Levée du pavillon sur l'Awar el-Sadat vendredi (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Manœuvres aéronautiques à Toulon

Quasiment 35 ans après cet attentat, le bâtiment qui honore par son nom l’ancien dirigeant égyptien fera ses adieux à l’estuaire de la Loire dans les prochains jours pour mettre le cap vers la Méditerranée. Avant de rallier Alexandrie, il doit faire un passage par Toulon. Le BPC, qui a mené avec son équipage deux sorties d’entrainement autour de Belle-Ile, n’a pour l’heure mis en œuvre que sa batellerie, constituée d’un catamaran de débarquement de 30 mètres du type L-CAT (conçu par CNIM et réalisé par Socarenam) et deux chalands de 26 mètres du type CTM NG développés par DCNS et produits par le site STX de Lorient. Depuis Toulon, l’Anwar el-Sadat va, cette fois, tester ses capacités aéronautiques au travers de manœuvres avec des hélicoptères de l’armée française. Elles permettront en particulier de parfaire la formation des personnels de pont d’envol, qui se sont exercés au large des côtes bretonnes en situation réelle, mais sans appareil sur le pont.

 

Le BPC Awar el-Sadat et deux CTM NG (© : MER ET MARINE)

(© : DCNS)

 

Une arrivée pour la fête nationale égyptienne

A l’issue de cette dernière phase d’entrainement en France, le BPC égyptien fera route vers Alexandrie, où il arrivera pour le 6 octobre et sera accueilli comme il se doit. Une date qui ne doit évidemment rien au hasard puisqu’elle correspond à la fête nationale égyptienne et c’est d’ailleurs au cours de l’un des traditionnels défilés militaires célébrant l’évènement que le président Sadate a été assassiné. Le 6 octobre, le pays commémore le succès militaire initial de la coalition arabe menée par l’Egypte et la Syrie lors de la guerre du Kippour contre Israël (1973), dont l’armée, prise totalement par surprise, avait jusque-là la réputation d’être « invincible ». Ce conflit, même s’il fut finalement remporté sur le terrain par Tsahal, permit à l’armée égyptienne de se remettre du désastre de la guerre des Six jours (1967) et est considéré depuis comme le symbole du redressement du pays en tant que grande puissance régionale. C’est aussi grâce à cette confiance et cette place retrouvée que les relations ont pu s’équilibrer entre l'Egypte et Israël, aboutissant à l’apaisement voulu par Sadate et Begin.

 

Le BPC Awar el-Sadat (© : DCNS)

 

Un pays en première ligne face au terrorisme

L’Anwar el-Sadat et le Gama Abdel Nasser, qui a pris lui aussi le nom d’un célèbre président égyptien, illustrent également, à leur manière, le début d’une nouvelle ère en Egypte. Celle du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, élu chef de l’Etat en mai 2014 après le renversement par l’armée, l’année précédente, du gouvernement islamiste dirigé par Mohamed Morsi.

Depuis son accession au pouvoir, le nouvel homme fort du Caire a entrepris de redresser son pays, en difficulté après l'espoir soulevé par la révolte populaire en faveur de l’instauration d’une démocratie, lors du printemps arabe en 2011. Al-Sissi a notamment lancé une politique de grands travaux destinés à fortifier l’économie et dont la pièce maîtresse fut l’extension des capacités du canal de Suez, effectuée tambour battant et voyant le nouvel ouvrage inauguré dès août 2015. Dans le même temps, l’Egypte mène une guerre impitoyable contre les groupes islamistes, sur son territoire comme à l’étranger. Il s’agit en particulier de sécuriser le pays pour permettre le redressement du tourisme, qui s’est effondré depuis cinq ans et constituait l’une des principales ressources économiques de l’Egypte. Celle-ci mise aussi sur le développement de ses activités pétrolières et gazières, en particulier l’exploitation de nouveaux gisements offshore. Non seulement en mer Rouge, mais aussi en Méditerranée, où une gigantesque réserve de gaz a été découverte dans les eaux égyptiennes l’an dernier.

 

Le canal de Suez (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Assurer la sécurité de l’espace maritime 

Dans cette optique notamment, la mise hors de combat fin 2014 du patrouilleur 6 of October (tout un symbole là aussi) suite à une attaque terroriste au large de Damiette, a provoqué une brusque prise de conscience de la nécessité de maîtriser l’espace maritime. Un enjeu d’autant plus crucial que la sécurité aux abords du canal de Suez, tant en Méditerranée qu’en mer Rouge, est une condition impérative pour le bon fonctionnement du commerce international, en particulier les lignes maritimes reliant l’Europe et l’Asie, avec entre les deux l’Inde et la région du golfe Persique. Des routes stratégiques dont dépendent les approvisionnements et les exportations de ces différentes régions, donc leur économie, et bien sûr celle de l’Egypte puisque Suez est le passage clé de ces flux maritimes et une source de devises fondamentale via les droits de passage payés par les navires transitant dans le canal. Alors que l'armée égyptienne veille tout le long de l'ouvrage faisant communiquer Méditerranée et mer Rouge, la marine est chargée d'assurer la protection de ses approches. Mais ses missions en matière de sécurité maritime vont au délà : « Nous développons notre marine pour faire face à la menace terroriste, mais aussi lutter contre les trafics illicites et l'immigration clandestine », explique l’amiral Mounir Mohamed Raby, chef d'état-major de la marine égyptienne. 

 

Coopération franco-égyptienne autour des Rafale (© : ARMEE EGYPTIENNE)

 

Un vaste plan de modernisation de l’outil militaire

Soutenu notamment par l’Arabie Saoudite mais aussi les pays occidentaux, qui partagent les mêmes intérêts stratégiques contre le terrorisme et voient dans l’Egypte un pôle de stabilité au coeur d'une région à feu et à sang, Le Caire a lancé un vaste plan de modernisation de ses forces armées. Et, de ce point de vue, une nouvelle alliance stratégique a émergé avec la France. 24 Rafale ont, ainsi, été commandés à Dassault Aviation, qui a livré les 6 premiers appareils en 2015. Mais c’est au niveau de la marine égyptienne que le développement est le plus spectaculaire. En 2014, quatre corvettes lourdes de 2500 tonnes, du type Gowind, ont été commandées à DCNS. La tête de série, l’Elfateh, a été mise à l’eau samedi à Lorient (voir notre article), les trois autres étant réalisées en transfert de technologie à Alexandrie. Alors que DCNS négocie une option pour deux unités supplémentaires, le groupe naval français a livré quasiment au pied levé, en 2015, une frégate lourde de 6000 tonnes du type FREMM. Devenue Tahya Misr, l’ex-Normandie, qui allait être réceptionnée par la Marine nationale, a été réadaptée en quelques mois pour l’Egypte et son équipage entrainé, permettant au bâtiment de rejoindre son nouveau pays dès l’été 2015 et d’être avec les trois premiers Rafale livrés par Dassault le fer de lance de la grande revue navale et aérienne marquant l’ouverture du nouveau canal de Suez.

 

La FREMM égyptienne à l'inauguration du nouveau canal de Suez (© : DR)

 

Une opportunité avec les anciens BPC russes

Puis il y a eu les BPC, le président égyptien bénéficiant là d’une superbe opportunité en décidant d’acquérir les deux bâtiments du type Mistral réalisés initialement pour la Russie mais que la France a refusé de lui remettre en raison de la crise ukrainienne. Là encore, les choses sont allées très vite. Au lendemain de l’accord franco-russe pour l’annulation du contrat signé en 2011, Abdel Fattah al-Sissi profitait des célébrations à Suez, le 6 août 2015, pour manifester son intérêt à François Hollande, invité d’honneur de la cérémonie. Dès le 10 octobre, le contrat de reprise était signé au Caire, en présence de Manuel Valls. Son entrée en vigueur est intervenue début janvier. DCNS, STX France, DCI Navfco (chargé de la formation opérationnelle des équipages) et la Marine nationale se sont alors mobilisés pour que les bâtiments et leurs équipages soient prêts dès l’été.

 

Le Gamal Abdel Nasser (© : STX FRANCE - BERNARD BIGER)

 

« Peu de marines peuvent s’honorer de disposer de tels outils »  

Avec les Gamal Abdel Nasser (ex-Sevastopol) et Anwar el-Sadat (ex-Vladivostok), plus gros bâtiments de guerre de l’histoire de sa marine, l’Egypte accède, comme l’a rappelé vendredi dernier Hervé Guillou, président de DCNS, « au club très fermé des pays disposant de porte-hélicoptères ». Un commentaire appuyé par l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la marine française, qui a rappelé que les trois unités de ce type armées par la flotte tricolore (Mistral, Tonnerre et Dixumude, mis en service en 2006, 2007 et 2012) sont particulièrement actives. « Peu de marines peuvent s’honorer de disposer de tels outils. En 2006, alors qu’il n’était même pas encore admis au service actif, le Mistral a évacué 7000 ressortissants à Beyrouth. Depuis, la polyvalence et l’adaptabilité de ces magnifiques bateaux ne se sont jamais démenties, de leur présence régulière dans le golfe de Guinée aux raids d’hélicoptères lancés au large des côtes libyennes en 2011, en passant par la mission de formation à la mer des officiers-élèves qu’ils mènent chaque année, les BPC sont sur tous les fronts et sur toutes les mers ».

 

Le BPC Mistral lors des opérations en Libye en 2011 (© : EMA)

 

Opérations amphibies et aéromobiles, centres de commandement et hôpitaux flottants

Longs de 199 mètres pour une largeur de 23 mètres, les BPC, dont le déplacement atteint près de 23.000 tonnes en charge, sont des plateformes extrêmement polyvalentes, de véritables « couteaux suisses » comme on dit dans la flotte française et chez DCNS. Ils sont à la fois des porte-hélicoptères, des transports de troupes et d’unités mécanisées déployées via des engins de débarquement, des centres de commandement et hôpitaux flottants.

Leurs capacités sont impressionnantes, avec un pont d’envol de 5600 m² disposant de six spots d’appontage et relié par deux ascenseurs à un vaste hangar de 1800 m² pouvant abriter une vingtaine d’hélicoptères. Accueillant un L-CAT et deux CTM NG, le radier de 57 mètres de long pour 14.4 mètres de large communique directement avec les ponts garages. Chaque BPC peut embarquer une centaine de véhicules, dont un escadron de chars lourds (13 Leclerc pour les bâtiments français). En plus de l’équipage (180 marins), de nombreux logements sont disponibles pour les troupes terrestres à projeter, avec des cabines permettant de loger plus de 450 soldats dans la durée, la capacité de transport sur une période relativement courte pouvant monter à 1500 personnes.

 

Les BPC sont aussi dotés d’un centre de commandement amovible s’étalant sur 850 m² et permettant d’installer un état-major capable de gérer une opération interarmées et interalliée de grande ampleur. Enfin, les bâtiments sont équipés d’infrastructures hospitalières très développées, avec un module fixe de 750 m² comprenant deux blocs opératoires et 69 lits d’hospitalisation, la surface dévolue aux installations médicales pouvant être significativement augmentée en récupérant de l’espace dans le hangar. Les BPC peuvent, ainsi, assurer le soutien santé d’une force expéditionnaire mais aussi de populations en cas d’opération humanitaire.

 

Hélicoptère Kamov Ka-52 (© : MARINE NATIONALE)

 

Les discussions se poursuivent pour l’achat d’hélicoptères russes

Les Gamal Abdel Nasser et Anwar el-Sadat vont donc augmenter considérablement les capacités d’action de la flotte égyptienne. « Ces navires offrent un potentiel très important sur le plan militaire. Ils peuvent rester en mer sur de longues périodes avec des aéronefs de combat prêts à l’action et la possibilité de fournir un appui logistique important et la projection de forces terrestres », souligne l’amiral Mounir Mohamed Raby.

Ce dernier a précisé vendredi que l’Egypte « continu(ait) d’étudier les offres » pour équiper les BPC d’hélicoptères de combat. A ce titre, la presse russe a récemment affirmé que Moscou et Le Caire seraient proches d’un accord pour la livraison de Ka-52 Katran, la version navalisée de l’Alligator du fabricant russe Kamov. Il s’agit en fait d’hélicoptères que la marine russe avait initialement notifiés pour équiper les ex-Vladivostok et Sevastopol. La commande portait à l’époque sur 50 machines, soit 20 Alligator et 30 Katran. Le modèle des BPC français avait été modifié afin de pouvoir accueillir ces hélicoptères dotés d’un double rotor et nécessitant donc une hauteur légèrement plus importante du hangar.

 

L'amiral Raby, chef d'état-major de la marine égyptienne (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

De nouvelles capacités d'action

Grâce à ses nouveaux porte-hélicoptères d’assaut, la marine égyptienne sera en mesure de déployer rapidement des forces conventionnelles ou des commandos, par exemple dans le cadre de missions de renseignement ou d’assaut héliporté contre des objectifs terroristes. Cela, en complément de ses troupes terrestres et son aviation, avec l’avantage de profiter de la mer pour s’approcher discrètement et au plus près d’une zone d’intervention, et s’y maintenir dans la durée jusqu’au moment opportun.  En outre, les BPC offrent à l’Egypte la possibilité de mener des opérations amphibies, en projetant une force expéditionnaire loin de ses bases ou encore de prendre un ennemi à revers en ouvrant un ou plusieurs fronts supplémentaires. Une capacité intéressante, par exemple, dans le cadre de la reconquête d’un territoire contrôlé par l’adversaire, et cela avec des moyens conçus pour œuvrer en toute autonomie ou s'intégrer dans une opération internationale.

 

La FREMM égyptienne Tahya Misr (© : MARINE NATIONALE)

 

Une flotte qui monte rapidement en puissance

Les BPC viennent compléter les autres moyens de la flotte égyptienne, renforcée avec la FREMM Taya Misr, la plus puissante frégate opérée par les pays du Proche et du Moyen-Orient, ainsi que les bâtiments à venir. Il y a évidemment les corvettes du type Gowind, mais également d’autres équipements acquis par l’Egypte auprès de différents pays, dont quatre sous-marins du type 209/1400 en cours de construction en Allemagne et dont le premier exemplaire est attendu en 2017 (voir notre article détaillé sur la montée en puissance de la marine égyptienne).

Alignant aujourd’hui quatre sous-marins, deux BPC, 11 frégates, une corvette, 35 patrouilleurs lance-missiles, 23 autres patrouilleurs et 14 bâtiments de guerre des mines, armés par plus de 18.000 hommes, dont 2000 pour les garde-côtes, l’Egypte va clairement consolider son rôle de première puissance navale en Méditerranée orientale et en mer Rouge.

 

Les amiraux Raby et Prazuck (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Coopération accrue avec la marine française

Alors qu'elle monte clairement en gamme, la flotte égyptienne a également entrepris de renforcer ses liens avec ses alliées, occidentales et russe. C’est très clairement le cas de la marine française, avec laquelle les liens se sont significativement resserrés. « Les relations avec la marine française sont extrêmement importantes. Nous avons des programmes de formation en France et en Egypte, ainsi que des entrainements réguliers, avec les exercices Ramses et Cleopatra. Tout cela nous permet d’être prêt pour mener des opérations en coopération avec la France », explique l’amiral Raby.

 

 

Lors de la cérémonie de livraison de l’Anwar el-Sadat, le chef d’état-major de la marine française a également insisté, dans son discours, sur la coopération avec l’Egypte et le rôle de celle-ci sur le plan naval. « L’Egypte est une puissance maritime de première importance avec deux façades reliées par une artère stratégique. La sécurité des voies de communication maritimes constitue un intérêt commun majeur et nous sommes confrontés au même défi pour lutter contre le terrorisme. La coopération entre nos deux marines a atteint un niveau inédit et nous avons une grande confiance dans le professionnalisme des marins égyptiens. Nous développons notre interopérabilité par des exercices réguliers et, chaque année, nous avons au moins quatre escales de bâtiments de la Marine nationale en Egypte et une trentaine de passages par le canal de Suez », a déclaré l’amiral Prazuck, insistant également sur les liens en matière d’enseignement et de formation (deux officiers élèves égyptiens intègrent chaque année le cursus de l’Ecole navale) ou encore la création de postes permanents à Toulon et Alexandrie pour fortifier les échanges, y compris opérationnels. Un « club BPC » a même vu le jour récemment afin de permettre aux deux marines de partager leur retour d’expérience sur la mise en œuvre de ces bâtiments.

 

Le Gamal Abdel Nasser (© : STX FRANCE - BERNARD BIGER)

 

 

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