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Oceans Beyond Piracy : Libérer les otages de la piraterie et intensifier le dialogue

Fin octobre 2016, les 26 marins du Naham III retenus en otage en Somalie depuis plus de quatre ans ont été libérés. Derrière ce dénouement, il y a eu le travail de plusieurs personnes, sur place et à distance, et de plusieurs organisations. Une des chevilles ouvrières est Oceans Beyond Piracy (OBP), un projet de l’ONG américaine One Earth Future (OEF). Jérôme Michelet, ancien officier de marine français, est le directeur associé de ce projet. Il revient sur l’action et les objectifs d’OBP.

 

Jérôme Michelet (© : DR)

 

MER ET MARINE : Oceans Beyond Piracy est une structure de type ONG, située dans le Colorado. Comment une association américaine localisée aussi loin de la mer en est-elle venue à s’intéresser à la piraterie et dans quel but ?

JEROME MICHELET : OBP est un projet issu d’un think tank baptisé One Earth Future fondé il y a huit ans par le canadien Marcel Arsenault, qui a fait fortune dans l’immobilier notamment dans le Colorado. Il a souhaité mettre en place une œuvre philanthropique dont la mission serait d’améliorer les problèmes de gouvernance, dans le but de réduire les conflits. Ce Think Tank est rapidement devenu un Do Tank, avec la création en 2010 d’Oceans Beyond Piracy. A cette époque, la piraterie somalienne avait pris un essor majeur et elle était au centre de toutes les préoccupations du monde maritime, que ce soit les armateurs, assureurs, pêcheurs ou bien les marines militaires impliquées dans la protection du trafic dans la région.

Nous avons voulu à l’époque proposer une approche volontairement neutre de la question de la piraterie : nous avons commencé par la publication de rapports annuels par zone géographique. Puis, conformément à notre objectif d’amélioration de la gouvernance, nous avons proposé une intensification du dialogue entre les différents acteurs impliqués : les gouvernements, les institutions internationales, les armateurs, les associations de protection de marins…

Intensifier le dialogue : comment cela se traduit-il dans le contexte et la réalité locale très complexe de la piraterie somalienne ?

Notre propos n’est pas de protéger les bateaux directement. Nous voulons travailler sur des solutions durables visant à résoudre les systèmes qui permettent à la piraterie de se développer. Les recherches entreprises par One Earth Future montrent que les causes de la piraterie ne sont pas suffisamment traitées. Le cas de la Somalie est connu : pas de gouvernement stable depuis longtemps, des communautés locales qui s’affrontent entre elles, la pression de groupes islamistes radicaux. Sur le terrain, on se rend compte que cette très grande instabilité politique est, sinon due, au moins maintenue par un effondrement de l’économie. La pêche faisait vivre un grand nombre de Somaliens, mais l’arrivée des très grosses unités de pêches étrangères a eu un énorme impact sur la ressource.

OBP est allé à la rencontre de ces communautés de pêcheurs dont sont issus les pirates. Il est important de pouvoir saisir à quel point la structure traditionnelle de ces villages a été mise à mal par l’arrêt de la pêche et la mise en place de ces filières de piraterie, l’arrivée de cet argent facile et de la violence. Nous avons réussi à établir le dialogue avec ces communautés, à saisir la problématique de terrain et avons ensuite relayé cette réalité auprès des instances internationales.

Nous sommes ainsi persuadés que pour lutter efficacement contre les racines de la piraterie, il faut travailler au développement économique de la région. C’est un travail de longue haleine et plusieurs programmes internationaux ont déjà été lancés dans ce sens, par les Nations Unies ou l’Union européenne. Il s’agit notamment de relancer l’économie de la pêche somalienne et de la filière qui en découle : aménager des ports, des installations de transformation mais aussi former des garde-côtes… Secure Fisheries et Shuraako, deux autres projets de One Oearth Future, sont des exemples efficaces qui ont obtenu quelques succès en encourageant des investisseurs dans le pays, notamment au Somaliland.

Il faut bien comprendre que l’on ne peut pas traiter la piraterie sans traiter ses racines et apporter une réponse globale, qui va au-delà de la simple protection militaire du trafic de la zone.

Comment êtes-vous passé de ce rôle d’expert actif à celui de négociateur pour la libération d’otages, à l’image de votre action pour la libération des marins du Naham III ?

Oceans Beyond Piracy conduit des recherches et les publie dans son rapport annuel sur l’Etat de la Piraterie. Nous avons vite constaté, dans le cadre de notre étude de la piraterie somalienne, que certains otages étaient rapidement pris en compte par les Etats dont ils étaient ressortissants et les armateurs de leurs navires. Cependant, cela n’était pas toujours le cas. Nous avons considéré qu’il était du rôle d’OBP de rechercher la libération de la totalité des otages, notamment ceux qui étaient abandonnés par leur pays d’origine ou la compagnie pour laquelle ils travaillaient. Nous les avons appelés les otages oubliés.

Pour les marins du Naham III, la mobilisation a été de longue haleine. OBP pilote une équipe appelée « Hostage Support Partnership », dans laquelle nous avons été rejoints par la société Compass Risk, le cabinet Holman Fenwick Willan et l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Chaque membre de ce partenariat a contribué selon ses compétences propres à la libération des 26 otages du Naham III. 

Il est apparu progressivement que les otages du Naham III étaient abandonnés et leur situation devenait très précaire – le capitaine a été tué lors de l’attaque et deux otages sont morts de mauvais traitements en captivité. L' « Hostage Support Partnership », incluant le responsable régional  d’OBP à Nairobi pour la Corne de l’Afrique, un ancien colonel de l’armée britannique disposant d’un très bon réseau en Somalie, a contacté les pirates pour entamer les négociations. C’est grâce à son travail et ses connections locales qu’il a été possible d’identifier les ravisseurs et de les approcher. Les négociations ont été compliquées, puisqu’il est apparu clairement que personne n’allait payer pour les otages. OBP et le « Hostage Support Partnership » ont mis en avant des motifs humanitaires et éthiques qui ont fini par être entendus par les chefs du clan pour enfin accepter de les relâcher.

Au bout de ces longues années, nous avons finalement pu obtenir leur libération. Après avoir tenu son rôle dans les négociations, OBP a organisé la logistique du retour à la liberté : nous avons affrété un avion à titre privé, qui est venu récupérer les ex-otages à Galkoyo où ils avaient été amenés par des personnes de confiance de  la communauté qui les retenait. Cela avait lieu sur fond de conflits armés toujours vivaces à proximité. Nous les avons amenés à Nairobi où ils ont été pris en charge par leurs représentations diplomatiques respectives.  Ils souffraient tous fortement de malnutrition et avaient subis des traitements sévères de la part des pirates pendant près de cinq ans, mais les 26 survivants ont tous pu rentrer chez eux et retrouver leurs familles.

Peut-on penser que la piraterie somalienne est un phénomène désormais passé ?

Pas du tout ! Bien que les attaques contre les grands navires de commerce aient diminué, il reste encore 10 marins iraniens, retenus par les pirates depuis que leur boutre a été attaqué il y a 18 mois. OBP continue à suivre et étudier la piraterie et nous voyons bien qu’il y a encore régulièrement des tentatives d’attaques : les pirates « testent » et attendent la moindre baisse de vigilance.

A ce propos, le rôle des marines de guerre qui croisent dans la zone est essentiel. Mais cette présence indispensable n’est pas suffisante pour lutter efficacement contre le phénomène de la piraterie. Il faut une combinaison entre la protection militaire, les bonnes pratiques à observer à bord des navires en transit, la présence de gardes armés et un volet légal efficace. Il ne faut pas oublier que les premiers pirates condamnés pour leur crime ne vont pas tarder à sortir de prison. L’argent de la piraterie a été recyclé dans le trafic d’armes ou humain, la vente illicite de charbon de bois… mais le savoir-faire des pirates n’est pas oublié. Ils peuvent revenir à tout moment.

Propos recueillis par Caroline Britz, Mer et Marine, décembre 2016

 

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